Alexandre Grothendieck, c'est un nom que j'avais oublié.Apatride, pacifiste. Un des grands mathématiciens du XXième siècle. Il faut dire qu'il a tout fait pour qu'on oublie son nom, passé du Collège de France à l'écologie radicale dans les années 70, berger dans les Pyrénées aujourd'hui.
J'ai oublié son nom, je n'ai jamais oublié notre rencontre. C'était en soixante-et-onze. J'étais élève, en maths sup. Une année sombre. Le prof de mathématiques avait accepté sa proposition de conférence. Il était titulaire de la médaille Field, venait de refuser le prix Crafoord, le Nobel des mathématiciens, Alexandre Grothendieck, c'était une tronche!
Le prof de math, je n'ai pas oublié son nom, M. Richard, ni sa morgue, ni son costume pied de poule étriqué, ses petits souliers vernis. Je l'avais caricaturé à la craie, à côté du tableau. Un poisson, un scalaire, le prof de physique en pêcheur et le prof d'anglais en ver de terre. Une scène bucolique, grandeur nature. Au fond de la classe, il y avait aussi le portrait de tous les élèves de la classe, en plante, animal ou objet, qui regardaient les profs faire leur cours. je n'ai jamais compris pourquoi l'administration ne m'a rien dit, ni les profs, ni pourquoi mes dessins n'ont pas été effacés de toute l'année scolaire...
Le prof de math, je n'ai pas oublié son sourire s'effaçant, au fur et à mesure qu'il découvrait le contenu de l'intervention d'Alexandre Grothendieck. Une analyse mathématique de notre société technologique, une croissance infinie basée sur une base finie. On a eu droit à une série de courbes, qui toutes se croisaient à un moment plus ou moins lointain. Un ensemble fini ne pouvant inclure un ensemble infini, il y avait, pour lui, une erreur manifeste.
Sa conférence a duré deux heures, et nous étions quelques uns à être restés le questionner à la fin. A essayer de comprendre où son raisonnement pouvait être faux. Ses données étaient partielles, je le sais maintenant. Il y avait pour plus de vingt ans de réserves de pétrole, par exemple. Mais son raisonnement était et reste toujours pertinent. C'est ce jour-là que j'ai arrêté mes études, je crois.
Pertinent, mais... Les données sont plus toujours précises, on parle de pic de production de pétrole, de prix qui explosent d'ici trois à cinq ans, de fin de l'oléocène à trente ans. Et pourtant, le sujet n'est pas à l'ordre du jour. On parle développement durable, aujourd'hui. Mais sans pétrôle, pas d'éolien, pas de solaire, pas de nucléaire. On prévoit un aéroport à Notre Dame des Landes, pour dans dix ans. Il y aura des avions à pédale ? Sans pétrole, des plastiques, des médicaments ne seront plus fabriqués. Sans pétrôle, plus d'engrais, plus d'agriculture intensive pour nourrir une population de quelques milliards d'individus. Sans pétrole, plus de transports, plus de voitures.
Bien sûr, on sait produire des biocarburants, mais en quantité dérisoire en rapport de nos besoins. L'ensemble des terres agricoles de la planète ne produirait que 15% de ce que nous consommons aujourd'hui. Et pour la voiture électrique, il faut des piles, des métaux rares, lithium, par exemple. Combien de millions de piles pourra-t-on fabriquer?
J'aimerais bien qu'on me dise où j'ai tort. Où le raisonnement d'Alexandre Grothendieck est faux.




